Des marchés de N’Djamena aux places commerçantes de Moundou, Abéché, Sarh, Mongo ou Doba, une même réalité s’impose : l’économie tchadienne vit, respire et prospère dans ses marchés provinciaux. Ce sont eux qui assurent l’approvisionnement, soutiennent les ménages et irriguent les territoires.
Ils représentent plus de 90 % de la vie économique quotidienne des citoyens. Pourtant, moins de 10 % de leurs actifs sont bancarisés. À peine 5 % des flux financiers sont captés sous forme de dépôts. Et environ 1 % seulement accède au crédit formel. (Edgard Djimhotengar Djerassem, Expert Banquier)
Malheureusement, le paradoxe est saisissant : le cœur économique du pays fonctionne en marge du système bancaire.
Chaque semaine, des milliards de francs CFA circulent dans ces espaces. Commerce de bétail, céréales, produits manufacturés, matériaux de construction, transferts interprovinciaux : les flux sont réels, dynamiques et constants. L’épargne existe. La rotation du capital est rapide. Les opportunités d’investissement sont tangibles.
Mais ces ressources demeurent hors du circuit financier structuré. Cette déconnexion n’est pas le fruit d’un manque d’activité. Elle résulte d’un modèle bancaire encore peu adapté aux réalités du commerce populaire : procédures lourdes, exigences de garanties inaccessibles, faible présence dans les provinces, produits peu flexibles.
Comme conséquence : une économie vivante, mais fragile. Active, mais sous-financée.
Or, les bénéfices d’une inclusion financière massive des marchés provinciaux seraient stratégiques pour le pays.
D’abord, la sécurisation des transactions et de l’épargne. Ensuite, la mobilisation de nouvelles ressources pour les banques via l’élargissement des dépôts. Puis, l’accès au crédit productif pour financer les stocks, moderniser les infrastructures marchandes, renforcer les chaînes d’approvisionnement. Enfin, une meilleure traçabilité des flux, favorisant une formalisation progressive et intelligente.
Intégrer ces marchés dans le système financier ne serait pas une simple réforme technique. Ce serait un levier de transformation économique. Cela permettrait de convertir l’économie de circulation en économie d’accumulation, et l’activité informelle en moteur structuré de croissance.
Le développement du Tchad ne se décrète pas uniquement dans les plans macroéconomiques. Il s’enracine dans les provinces, dans ces carrefours commerciaux où se négocie chaque jour la stabilité des ménages et la résilience des territoires.
Si l’essentiel de l’activité économique nationale se trouve dans les marchés, alors la finance nationale doit s’y ancrer. La question n’est plus de savoir comment formaliser les marchés. La question est de savoir comment adapter le système financier à la réalité économique du pays.


